Emma Helleux a l’endurance dans les veines
À seulement seize ans, la cavalière Emma Helleux affiche déjà une maturité digne des plus chevronnés. Posée, réfléchie, la jeune Bretonne avance dans le monde de l’endurance avec détermination. Derrière ses performances se dessine une saga familiale où les chevaux occupent une place centrale depuis plusieurs générations. Une histoire de transmission, de patience et de passion.
Élevée dans le sillage d’une famille de passionnés, formée avec des chevaux nés à la maison, la jeune Emma Helleux construit patiemment son chemin vers l’élite et, peut-être cet été, vers le maillot tricolore. Il y a des destins que l’on ne choisit pas tout à fait ou, plutôt, que l’on choisit sans le savoir. Celui de la cavalière d’endurance, née à Fougères, en Ille-et-Vilaine, est de ceux-là. “Depuis toute petite, j’allais dans les courses d’endurance avant même de savoir marcher”, raconte-t-elle avec ce calme tranquille qui la caractérise. Dans la campagne de Parigné, où se trouve l’élevage de Passillé et sa maison, Emma grandit au milieu des chevaux. Chez les Helleux, l’endurance n’est pas simplement un sport: c’est une culture familiale. En 1995, ses grands-parents paternels, Véronique et Jean-François, fondent l’élevage de Passillé. À l’origine, seuls quelques chevaux vivent à domicile afin que Jean-François et ses fils, Antoine et Jean-Baptiste, pratiquent l’endurance. Au fil des ans, l’aventure prend de l’ampleur. Les poulains se sont multipliés, les résultats aussi. Aujourd’hui, l’élevage est reconnu et l’oncle de la jeune femme en assure la continuité. Les parents d’Emma, Antoine et Coline, sont eux-mêmes cavaliers d’endurance, sa mère prenant notamment part à des courses jusqu’à 120 km, et font également naître quelques chevaux. Sa petite sœur Chloé, âgée de quatorze ans, construit la carrière de son propre cheval, Karnak de Passillé (Elmalik de Passillé x Fakir de Domenjoi), un six ans Demi-sang Arabe. “Toute la famille baigne dans le milieu”, résume l’aînée. Une immersion totale, multigénérationnelle: Emma n’a donc pas été poussée; elle a glissé naturellement vers ce sport.
Voske: le début d’une carrière sportive
Pour faciliter leur évolution conjointe, la maman d’Emma, qui travaille à mi-temps, monte le cheval en semaine tandis que les cours accaparent la jeune lycéenne.
© Collection privée
Dès trois ans, Emma débute l’équitation au centre équestre de Montaubert, à Fougères, afin d’acquérir les bases, même si les chevaux font déjà partie de son quotidien. En 2017, elle participe à sa première course d’endurance avec Voske (ONC), une ponette Shetland. “C’était la course de la maison, à Fougères. Mes cousins géraient mon assistance. C’était déjà très “famille”. Nous étions deux au départ... et j’ai gagné”, résume-t-elle, avec un sourire que l’on devine dans la voix. Le souvenir reste chaleureux, dans la douceur du cocon familial. Pourtant, après cette première expérience, l’endurance s’efface quelque temps derrière le saut d’obstacles – que la femme se lance vraiment dans la discipline. Emma traverse alors une période critique, où elle est devenue trop grande pour sa ponette, mais reste encore trop jeune pour les chevaux de l’élevage. Une parenthèse utile, finalement, qui assoit sa prédilection pour la discipline: “Une fois que j’ai vraiment été lancée en endurance, j’ai tout de suite aimé ça. Et je n’ai plus arrêté.”
Haramir de Passillé, le complice
C’est avec Catapulte Armor (Ar, Nabab Armor x Persik), prêtée par son oncle, qu’Emma développe cette prédilection pour les courses d’endurance. “C’était la première jument dont j’étais l’unique cavalière. Ces deux ans et demi avec elle ont été importants. À l’époque, je pratiquais encore conjointement saut d’obstacles et endurance. Catapulte m’a permis de me qualifier lors de mes premières courses.” Le véritable tournant intervient en 2022: Emma a alors douze ans. Cette année-là, elle récupère un certain Haramir de Passillé (Ar, Azur Armor x Nabath), jeune cheval de cinq ans né à l’élevage familial. Une histoire commune débute. “Mon père, qui a fait naître Haramir, l’a monté dans ses premières courses de 40 km”, se souvient l’intéressée. Elle commence ensuite à le qualifier: d’abord sur 60 km en 2022, puis 80 km en 2023, et en vitesses libres à partir de 2024. Les deux complices grandissent ensemble, à la même cadence, avec la même prudence. “Nous nous sommes qualifiés ensemble.” La formule résume parfaitement leur parcours. Emma découvre progressivement les exigences de la compétition, tandis qu’Haramir franchit les étapes de son apprentissage sportif. Aujourd’hui, ce cheval occupe une place particulière dans le cœur de la cavalière: “Je le connais depuis qu’il est né. C’est moi qui l’ai qualifié sur toutes ses courses et c’est moi qui l’entraîne.”
Pour faciliter leur évolution conjointe, la maman d’Emma, qui travaille à mi-temps, monte le cheval en semaine tandis que les cours accaparent la jeune lycéenne. Pour autant, cette dernière n’est jamais loin de son complice, renforçant jour après jour leur relation: “C’est lui dont je m’occupe quotidiennement. Forcément, cela crée des liens plus forts.” Haramir est avant tout un cheval calme. Un trait de caractère que sa cavalière apprécie particulièrement: “Que ce soit la veille d’une course, au box ou le jour J, il reste serein, mange, se pose… Il voyage partout très facilement.” Un atout précieux dans une discipline où le mental joue un rôle essentiel. Le hongre possède également une nette préférence pour les terrains galopants. Plus à l’aise lorsqu’il peut développer ses allures, il récupère mieux après l’effort et y exprime pleinement son potentiel. Mais au-delà des résultats, Emma parle souvent de “fierté du travail accompli” lorsqu’elle évoque sa monture. Car derrière chaque qualification et chaque classement se cachent des heures d’entraînement. Même si ses parents l’aident à concilier sa vie de lycéenne avec les exigences du sport de haut niveau, elle reste la principale architecte de la progression de son cheval. Une responsabilité qu’elle assume avec sérieux. Dans son approche équestre, Emma n’est pas de ces cavalières qui brûlent les étapes. Prudente mais ambitieuse. Réfléchie mais compétitrice. “Quand il faut y aller et que le cheval va bien, je ne laisse pas ma place aux autres”, affirme-t-elle. Cette approche équilibrée lui permet de progresser régulièrement, pas à pas.
Elmalik de Passillé, l’étalon des premiers grands rêves
Pour autant, le bien-être de ses compagnons de route reste sa priorité et incarne sa philosophie. “Je privilégierai toujours mes chevaux”, avance-t-elle. À Castelsagrat, en mai dernier, face à une chaleur accablante lors d’une CEIYJ2* de 120 km, Emma et son père ont ainsi décidé de stopper la course pour protéger le métabolisme d’Haramir: “Nous n’étions qu’en mai. Il reste toute la suite de la saison. Pour autant, Haramir nous a vraiment surpris, même dans les côtes où il était très volontaire.” Entre bien-être et apprentissage, certains souvenirs restent néanmoins douloureux pour la jeune femme, à l’image des championnats de France Jeunes de Jullianges de 2024, lors de sa première 120 km et sa première vitesse libre avec son complice. Emma se rappelle une journée éprouvante où elle s’était retrouvée seule lors des trois dernières boucles après avoir volontairement ralenti l’allure, n’estimant pas son cheval prêt pour le tempo donné. À seulement quatorze ans, la demoiselle avait dû gérer l’isolement, la gestion de la piste et la fatigue morale et physique grandissante. “Mentalement, c’était très dur”, confirme-t-elle. L’élimination à l’arrivée a rendu l’expérience encore plus douloureuse, mais la leçon a été retenue: “Depuis cette course, Haramir a beaucoup plus de mal à lâcher les copains. Quand il était jeune, il était très froid. Il se fichait de voir un autre cheval devant lui. Maintenant, il aurait plutôt tendance à vouloir le rattraper.” Emma, elle, a appris à dompter le stress.
Fin 2024, son oncle Jean-Baptiste lui fait une très belle proposition: lui confier son cheval de tête, Elmalik de Passillé (Ar, Sadepers x Dormane), en vue des championnats d’Europe Jeunes Cavaliers de cet été, prévus à Jullianges, en France. Un geste de confiance immense, chargé de sens. “Il y a forcément un peu de pression parce qu’il s’agit du cheval de mon oncle”, reconnaît la jeune femme. Avec sa nouvelle recrue, Emma goûte pour la première fois à la vitesse lors de la course de la CEIYJ2* de Saumur, en 2025, qu’elle cite comme la compétition la plus marquante à ce jour: “C’était la première course où j’ai vraiment avancé. J’ai vu comment on devait gérer une course à ces vitesses-là. Concourir auprès des grands était vraiment une expérience.” Au contact de cavaliers plus expérimentés, Emma découvre en effet une autre dimension de l’endurance: la gestion de la course, les choix tactiques, une intensité différente, etc. Autant d’enseignements qui nourrissent sa progression. Et une première conclue à la neuvième place. Pourtant, c’est bien avec Haramir qu’elle signe sa première victoire en CEI. En mars dernier, à Seiches-sur-le-Loir, lors d’une course de 120 km, l’amazone mène la course de bout en bout, franchissant la ligne d’arrivée en tête. “Je n’en revenais pas d’avoir potentiellement gagné.” Restait l’attente du dernier contrôle vétérinaire… et, finalement, la confirmation de la victoire! Face à cette première, ni cri, ni larme, juste une immense satisfaction intérieure. “Je suis plutôt réservée”, admet-elle.
Le Creb: un allié précieux
Dans l’ascension d’Emma, le Comité régional d’équitation de Bretagne (CREB) s’impose comme un acteur clé, que l’intéressée tient à remercier. Depuis ses douze ans, elle bénéficie de son soutien et participe aux stages organisés à l’Équipôle de Landivisiau, une à deux fois par an. Des stages entièrement pris en charge par la structure: “En Bretagne, nous avons la chance d’être très encadrés en tant que jeunes cavaliers.” Ce cadre lui permet ainsi de côtoyer des professionnels reconnus comme Bernard Bouilhol, Daniel et Gaëlle Ollivier, France Paul ou encore Julien Goachet. Ces grands noms de l’endurance française y partagent leur expérience, font travailler les jeunes, leur ouvrent leurs écuries. “Julien Goachet (champion d’Europe par équipes à Florac en 2011 avec Lubiana de Coat Frity et médaillé d’argent par équipes en 2016 aux Mondiaux de Samorin avec Amelia du Cayrou, entre autres, ndlr) nous a montré ses écuries”, s’émerveille-t-elle encore. “Plus on a d’avis différents, plus on apprend”, complète la cavalière.
Aussi, Emma écoute, observe, questionne. Des exercices précis conseillés par Gaëlle et Daniel Ollivier au cours d’un stage lui ont ainsi permis de résoudre un problème de comportement d’Haramir lors des présentations vétérinaires. Le cheval, qui était froid et difficile à présenter en main, “ne me pousse plus quand je le tiens, et trotte droit, même quand il est fatigué”. Un détail? Pas pour quelqu’un qui sait qu’un mauvais trotting peut faire basculer une course. Aujourd’hui, l’horizon de la jeune fille se dessine autour d’un objectif: une sélection en équipe de France Jeunes pour les prochains championnats d’Europe, prévus du 29 juillet au 3 août en Haute-Loire. Un enjeu qui dépasse la seule performance sportive: “Il y aura forcément un peu de pression entre la confiance accordée par mon oncle et ma famille, l’image de l’élevage, les couleurs françaises à défendre, etc.” Sans compter que l’échéance se dispute en France… Mais Emma semble posséder les armes pour la gérer. Son entourage veille sur elle: toute une famille d’expérience l’accompagne dans cette possible aventure. Face à la concurrence qu’elle connaît, Emma attend...
En parallèle de l’endurance, Emma Helleux, ici sur Duchesse de Prère, continue à monter ponctuellement en saut d’obstacles.
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“J’aimerais partager ma passion avec mes futurs enfants, comme mes parents l’ont fait avec moi”, Emma Helleux
Une ambition raisonnée
En parallèle de sa carrière sportive, la jeune cavalière poursuit sérieusement ses études. Actuellement en classe de première, elle prépare ses épreuves du baccalauréat (prévues avant la mise sous presse de ce numéro), se réservant des sessions pour monter à cheval le mercredi et le week-end. Le reste de son temps libre, elle le partage entre Pilates, course à pied et lecture, sa “passion facile: plus pratique que de faire un autre sport”! Après le bac, elle vise une première année en médecine, puis une école de kinésithérapie; un projet qu’elle nourrit depuis longtemps. Et l’endurance dans tout ça? La lycéenne en fait un objectif parallèle, non contradictoire. En tant qu’athlète de haut niveau, elle pourrait même bénéficier d’un aménagement d’études. Une ambition réaliste, fidèle à son caractère et potentiellement possible avec l’appui de sa famille. Pas de rêve démesuré, donc. Pas de déclarations flamboyantes. Simplement l’envie de construire patiemment son avenir.
Aussi, Emma ne rêve pas d’une saison aux Émirats arabes unis, ni même chez un grand cavalier étranger. “J’ai la chance de pouvoir compter sur pas mal de chevaux. Je ne ressens pas ce besoin”, affirme-t-elle. Lorsqu’on lui demande où elle se voit dans dix ou vingt ans, sa réponse revient naturellement vers ce qui constitue le socle de son existence: la famille. “J’aimerais partager ma passion du cheval avec mes futurs enfants, comme mes parents l’ont fait avec moi”, avance-t-elle. La transmission, encore, comme un fil invisible qui relie les générations de la famille Helleux depuis plus de trente ans. En attendant, Emma avance à son rythme. Elle refuse de précipiter son engagement dans des courses de 160 km: “Haramir n’a que neuf ans et moi seize.” La plus grande leçon que les chevaux lui ont apprise? S’adapter. “Il y a toujours quelque chose qui ne se passe pas comme prévu: une blessure, un cheval un peu moins bien, un petit quelque chose qui force à changer les plans.” Petite, elle aimait tout planifier. Elle a appris à lâcher prise. À rester dans l’instant, prête à rebondir. Et, là encore, ses parents lui rappellent, parfois, ce qui est le plus important. Dans une discipline où l’expérience est souvent déterminante, Emma possède déjà l’essentiel: une famille passionnée, des chevaux de qualité, une solide éthique sportive et cette maturité qui permet d’envisager l’avenir avec confiance. Le reste viendra avec le temps. Et du temps, Emma en a encore beaucoup devant elle.

