Les Bleuets d’endurance en argent à Jullianges, où les médailles portugaises ont été contestées

Ce que l’on retiendra des championnats d’Europe Jeunes de Jullianges, c’est bien sûr la médaille d’argent de l’équipe de France, la médaille d’argent individuelle de Pablo Tomas Arnaud sur Shaailan’Al Hfifa, mais aussi, et peut-être même surtout, les conditions controversées dans lesquels les cavaliers portugais ont obtenu l’or par équipes et l’or et le bronze individuel.



Le 31 juillet, l’hippodrome de Lachamp–Gilbert Best, à Jullianges, en Haute-Loire, a accueilli les championnats d’Europe d’Endurance Jeunes, temps fort d’une semaine organisée du 29 juillet au 4 août. Les meilleurs jeunes cavaliers du Vieux Continent se sont affrontés sur un tracé exigeant, sillonnant reliefs vallonnés, forêts et sentiers techniques à proximité du plus haut hippodrome d’Europe, situé à 950m d’altitude. L’épreuve phare s’est disputée sur 120 kilomètres, répartis en quatre boucles de trente-six, trente-quatre, trente et vingt kilomètres. Dessiné au cœur du Haut-Livradois, le terrain de Jullianges, réputé sélectif et rocailleux, a une nouvelle fois posé un vrai défi technique : gestion de l’allure sur les portions vallonnées, récupération cardiaque entre chaque boucle par temps orageux, et anticipation tactique sur la dernière boucle. 

À 6h, soixante et un couples, représentant vingt-trois nations, dont onze ayant couru le championnat par équipes, ont pris le départ de ces championnats d’Europe sur le plateau altiligérien. Initialement prévu à 7h, le départ a été avancé en raison de la chaleur annoncée. L’équipe de France sélectionnée par Jean-Michel Grimal alignait deux cavalières engagées pour leurs premiers championnats: Lison Allo avec Hazziz Al Ain, et Cassandra Bocher sur Design du Claud. Le sélectionneur avait à nouveau fait confiance à Léa Clerissi sur Don Juan de Suleiman, Victor Fabre Carlus avec Douentza de Lauzade, ainsi qu’à Pablo Tomas Arnaud associé à Shaailan’Al Hfifa, qui couraient eux leurs derniers championnats dans cette catégorie.  

L’étape finale a été la scène d’une course poursuite entre Français et Portugais. L’Ibérique Manuel Maria Pereira a très fortement accéléré dans les dix derniers kilomètres avec ses coéquipiers, ce qui lui a valu le bronze individuel avec une moyenne de 28km/h sur la dernière boucle.  

Entrés en tête sur l’hippodrome, trois cavaliers portugais ont en effet signé des remontées spectaculaires et surprenantes dans la quatrième boucle. Bien qu’arrivé en premier, Antonio Lopes Avó, cavalier de l’écurie dubaïote M7, a fini par être éliminé pour allures irrégulières de SW Kiwikulm lors du contrôle vétérinaire final. Arrêté au bout de la ligne précédant l’arrivée avec son coéquipier Manuel Maria Pereira, Rodrigo Buinho est revenu d’une manière fulgurante sur Pablo Tomas Arnaud, alors en tête, jusqu’à le dépasser de deux secondes sur la ligne d’arrivée avec Amuleto de Guadarranque. Deux secondes qui ont offert l’or individuel au Portugais, reléguant ainsi le Tricolore sur la deuxième marche du podium, synonyme d’une médaille d’argent. 

Pablo Tomas Arnaud sur la deuxième marche du podium après avoir décroché l’argent en individuel en selle de Shaailan’Al Hfifa.

Pablo Tomas Arnaud sur la deuxième marche du podium après avoir décroché l’argent en individuel en selle de Shaailan’Al Hfifa.

© Flickr FEI



Une réclamation de la France déboutée

Mais l'après-compétition ne s'est pas tout à fait passée comme prévu. Après l'arrivée des Tricolores, la Fédération française d'équitation (FFE) a en effet déposé une réclamation pour “Horse Abuse” (maltraitance de chevaux), accusant des suiveurs portugais d'avoir effrayé puis fouetté leurs chevaux avec les drapeaux, utilisés comme des cravaches. 

Espérant qu’elle aboutisse, les Bleus pensaient pouvoir compter sur le témoignage d'une steward: celle-ci, Française, aurait d'abord confirmé avoir été témoin de la scène, avant de se rétracter, non sans avoir donné les numéros de dossards des personnes incriminées. Si aucune preuve vidéo n’a permis de faire la lumière sur cette affaire, des images montreraient néanmoins l'officielle agiter les bras face à certains suiveurs portugais, qui aurait elle-même confirmé leur avoir “crié dessus, mais ils ont continué”. Au terme de près de deux heures de discussion, le jury n'a finalement pas donné suite à cette réclamation, maintenant les médailles portugaises faute de “preuves tangibles”

Un témoin oculaire a tout de même accepté de livrer sa version des faits: “J'ai bien vu quelqu'un tenir un drapeau en berne. Pour moi, le geste était celui que l'on fait avec une cravache. Nous ne savions même pas qu'il s'agissait du Portugal car nous ne voyions que du rouge et du vert. L'intérêt de porter un drapeau sur la fin d'une course, c'est de mettre en valeur la nation…”, raconte Richard*, qui a préféré rester anonyme. “Ce qui me scandalise, c'est qu'il s'agit d'une course de jeunes cavaliers. Les juges devraient assumer leurs responsabilités afin que les jeunes sachent qu'ils pratiquent un sport dont les valeurs ne sont pas négociables”, ajoute-t-il. Il rappelle par ailleurs que, l'an passé, à Jullianges, Pablo Tomas Arnaud avait lui-même été disqualifié “pour un geste de rênes inacceptable. La décision était juste, mais cette année, on banalise de tels comportements, ce qui m'indigne profondément”. 

Outre ce recours classé sans suite, l'ambiance a également été ternie par des caricatures narquoises des cavaliers français et espagnols, générées par intelligence artificielle (IA) et relayées publiquement sur les réseaux sociaux par des comptes de personnes portugaises, avant d'être retirées. On y voyait notamment l'équipe médaillée d’or célébrer sa victoire face à un clan tricolore en pleurs. D'autres montages, représentant le sélectionneur français Jean-Michel Grimal en clown, ainsi que Pablo Tomas Arnaud et Victor Fabre Carlus affublés d'oreilles et d'un nez de cochon, ont également circulé... Des comportements assez peu fairplay qui ont rajouté de l’huile sur le feu. 



Des évolutions réglementaires encore et toujours nécessaires...

Cette discorde aurait-elle pu être évitée? La question se pose notamment au regard de la configuration du site de Jullianges, avec laquelle le comité d'organisation a dû composer pour optimiser l'espace disponible. Des boxes et de grandes tentes blanches avaient ainsi été placés dans le dernier virage, à l'entrée de la ligne droite menant à l'arrivée. “Le placement des boxes et des tentes cache une partie majeure de la course, car c'est dans ce virage qu'elle se joue. Pourquoi ne pas avoir positionné un officiel à cet endroit?”, s'interroge Bernadette*, qui a elle aussi souhaité réserver son anonymat. 

Reste une autre question, plus réglementaire cette fois-ci: faut-il continuer à autoriser les drapeaux avant la ligne d'arrivée? S'il existe une tolérance pour qu'une personne entre sur la piste et remette le drapeau aux cavaliers, la présence d'assistants est en revanche contraire au règlement de la Fédération équestre internationale (FEI). Selon les articles 822.5, 822.5.7, 822.5.1, 822.5.5, 822.6.6 et 822.5.7, toute aide, assistance, accompagnement ou encouragement du cavalier et/ou du cheval est interdit, de même qu'accepter une quelconque intervention. L'article 822.5 précise ainsi qu'“un athlète ou un entraîneur qui reçoit ou fournit l'assistance suivante se verra infliger un carton jaune d'avertissement et, en cas de violation des articles 822.5.5, 822.5.6 et/ou 822.5.7, sera également disqualifié”. “Il faut mettre un coup de pied dans la fourmilière, stopper ces officiels qui s'auto-cooptent et qui se retrouvent de course en course à longueur d'année. Je suis très désabusé par l'endurance...”, regrette Richard*. 

C'est dans ce contexte qu'un Independent Governance Advisor (IGA, ou “superviseur indépendant”) a été mandaté par la FEI pour auditer le déroulement des épreuves et le travail des officiels présents en Haute-Loire. 



Une nouvelle médaille française à saluer

Reste que ces polémiques ne doivent pas occulter les belles performances sportives, notamment françaises, du week-end. Hazziz Al Ain, propriété de Julien Allo et monté par Lison Allo, a obtenu le prix de la meilleure condition. Du côté des résultats individuels, Pablo Tomas Arnaud et Shaailan'Al Hfifa ont décroché la deuxième place, tandis que la régularité collective des Bleuets s'est traduite par une belle médaille d'argent par équipes. En tête sur les trois premières boucles, Cassandra Bocher a en effet levé le pied lors de la dernière étape, à la demande du sélectionneur; Design du Claud étant étalon et la vitesse s'annonçant élevée, Jean-Michel Grimal a jugé préférable de le conserver dans un rythme calme. Finalement neuvième, la cavalière a néanmoins fait partie des quatre couples français sur cinq classés dans le Top 10, aux côtés de Pablo Tomas Arnaud, Victor Fabre Carlus et Lison Allo. Collectivement, les Bleuets ont ainsi une fois de plus prouvé qu'il fallait compter sur eux, jusqu'à s'emparer de la médaille d'argent par équipes. 

Derrière eux, l'Espagne, troisième par équipes, a elle aussi fait preuve de régularité dans la vitesse. La meilleure Espagnole, Maria Punti Alvarez, fille des champions espagnols Jaume Punti Dachs et Maria Punti Alvarez, s'est classée cinquième avec JM Juno, après avoir oscillé entre la septième et la cinquième place. Quatrième et sixième, la Suisse et l'Allemagne ont quant à elles été les seules équipes à boucler la course sans incident avec tous leurs chevaux: 4/4 pour la première, 3/3 pour sa voisine. 



Une maîtrise de la gestion de l'eau

S'ils ont été ternis par ces polémiques, ces championnats d'Europe organisés en France se seront tout de même distingués par un sujet essentiel en endurance: la gestion de l'eau. Une question récurrente dans la discipline, qui tient particulièrement à cœur à Yves Cuerq, président d'Endurance Equestre Rhône-Alpes Auvergne, l'association organisatrice: “Le sujet de l'eau fait grimacer à Jullianges. Nous avons donc appelé le service des eaux, qui nous a confirmé qu'il y avait de l'eau disponible. La seule consigne était de ne pas la tirer trop vite, au risque de désamorcer la pompe.” 

Pour ne pas gaspiller cette précieuse ressource, l'organisation a mis en place une stratégie d'utilisation efficace: deux bacs de mille litres d'eau potable disposés à l'entrée de la zone de rafraîchissement, pour que les chevaux puissent boire, suivis de vingt-huit bacs d'eau tirée des étangs voisins pour les arroser. Treize autres bacs identiques étaient disposés dans la zone de repos, et d'autres encore répartis sur le site et le long du parcours. Au total, ce sont soixante-cinq bacs de mille litres et vingt tonnes de glace qui ont été mis à disposition des participants. Une question que le président d'Endurance équestre Rhône-Alpes-Auvergne considère comme cruciale: “Cette année encore, nous allons demander une visioconférence à la Fédération équestre internationale. Elle est consciente du problème puisque, déjà l'année dernière, j'avais attiré son attention en la sensibilisant au fait que cela allait devenir très grave si la façon de refroidir les chevaux ne changeait pas. Il faut supprimer les seaux et privilégier le couteau de chaleur et l'éponge. Ils m'ont dit qu'ils allaient étudier le sujet pour 2027. Peut-être cela va-t-il enfin avancer...”

*Le prénom a été modifié

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