“Une loyauté qui empêche de protéger les chevaux cesse d’être une vertu”, Éric Louradour
Interpellé par la tribune du complétiste américain Matt Brown, publiée dans le Hors Série consacré au bien-être équin récemment en kiosques puis sur GRANDPRIX.info, Éric Louradour a souhaité y réagir en produisant une chronique.
Le Hors-Série de GRANDPRIX consacré au bien-être animal et que je vous invite à lire, arrive à un moment où notre monde équestre est face à ses responsabilités. Depuis plusieurs mois, les débats se multiplient, les images circulent, les prises de parole se succèdent. Parmi elles, le témoignage d’un grand cavalier américain de concours complet m’a particulièrement marqué. Non pas parce qu’il désigne des coupables. Mais parce qu’il ose faire ce qui est probablement le plus difficile: remettre en question le système dont il est lui-même issu. Il reconnaît avec beaucoup d’humilité avoir été formé dans une culture où la contrainte faisait partie des méthodes d’entraînement. Il explique comment les progrès de la science, de la médecine vétérinaire et une meilleure compréhension du comportement du cheval l’ont conduit à changer profondément sa façon de travailler.
Son témoignage est courageux parce qu’il rappelle une vérité que nous avons parfois du mal à accepter: aimer profondément les chevaux ne nous met pas à l’abri de certaines erreurs. Nous pouvons être passionnés, sincères, investis… tout en ayant reproduit des pratiques que nous considérions normales parce qu’elles nous avaient été transmises. C’est précisément là que commence la véritable réflexion. Car le sujet dépasse largement quelques vidéos devenues virales ou quelques comportements individuels. Il nous oblige à nous interroger sur notre culture équestre.
“Dans notre milieu, le silence est souvent présenté comme une qualité”
Et cette culture comporte encore un obstacle majeur: le silence. On parle souvent d’omerta comme si elle n’était que la peur de dénoncer. En réalité, elle est plus complexe. Dans notre milieu, le silence est souvent présenté comme une qualité. On apprend très tôt qu’il ne faut pas critiquer un confrère, qu’il ne faut pas faire de vagues, qu’il faut “laver son linge sale en famille”. On nous répète qu’une prise de parole risque de nuire à l’image du sport, qu’elle donnera des arguments à ceux qui ne connaissent pas le cheval ou qui souhaitent remettre en cause notre discipline.
À force de l’entendre, beaucoup finissent par croire que se taire est une preuve de loyauté. Pourtant, une loyauté qui empêche de protéger les chevaux cesse d’être une vertu. Elle devient une faiblesse. Bien sûr, il existe aussi une peur bien réelle. Le monde équestre est un petit univers. Les réputations s’y construisent rapidement… mais elles peuvent tout aussi vite être détruites. Beaucoup hésitent à parler parce qu’ils craignent de perdre leur emploi, leurs propriétaires, leurs élèves, leurs partenaires ou simplement leur place dans un réseau où chacun connaît tout le monde. Cette peur est humaine. Mais lorsque tout le monde se tait, les mauvaises pratiques deviennent invisibles. Pire encore: elles finissent par sembler normales. Combien de gestes avons-nous acceptés simplement parce qu’ils faisaient partie des habitudes? Combien de phrases avons-nous entendues sans les remettre en question? “Il faut montrer au cheval qui commande.” “Il est têtu.” “Il teste son cavalier.”
Aujourd’hui, les neurosciences, l’éthologie, les progrès de la médecine vétérinaire et l’observation scientifique nous apprennent que derrière ces comportements se cachent souvent de la douleur, de la peur, de l’incompréhension ou du stress. Le cheval ne pense pas comme nous. Et c’est précisément parce que nous le comprenons mieux que nous devons accepter de faire évoluer certaines pratiques.
“Il serait trop simple de croire que quelques exclusions suffiraient à régler la situation”
L’histoire de l’équitation est magnifique. Elle est faite de transmission, de savoir-faire et de passion. Mais aucune tradition ne doit devenir un dogme. Toutes les disciplines évoluent lorsque les connaissances progressent. Pourquoi l’équitation ferait-elle exception? L’une des idées les plus fortes développées par ce cavalier américain, Matt Brown, est qu’il refuse de réduire le problème à quelques individus. Je partage totalement cette vision. Il serait trop simple de croire que quelques exclusions suffiraient à régler la situation. Les champions passent. Les entraîneurs changent. Les générations se succèdent. Mais une culture, elle, peut traverser les décennies.
C’est donc cette culture que nous devons avoir le courage de faire évoluer. Et cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les cavaliers. Elle concerne également les propriétaires qui ferment parfois les yeux, les entraîneurs qui transmettent leurs méthodes, les juges dont les notations influencent les façons de monter, les organisateurs, les médias qui choisissent les modèles qu’ils mettent en avant, les fédérations qui doivent rester connectées au terrain et, finalement, chacun d’entre nous. Nous faisons tous partie du même écosystème. Nous participons tous, à notre niveau, à construire l’équitation de demain.
Il ne s’agit pas d’opposer les générations. Il ne s’agit pas davantage de juger le passé avec les connaissances d’aujourd’hui. Il s’agit simplement d’accepter que la connaissance progresse. Autrefois, beaucoup de pratiques étaient considérées comme normales parce que nous ignorions certaines réalités scientifiques. Aujourd’hui, nous savons davantage de choses sur la douleur, le stress, les capacités d’apprentissage ou les émotions du cheval. Ne pas tenir compte de ces connaissances serait une faute. À l’inverse, les intégrer n’est pas renier notre héritage. C’est lui permettre de grandir.
“Si nous refusons de regarder nos failles, d’autres finiront par décider à notre place de l’avenir de l’équitation”
Heureusement, je crois aussi que quelque chose est en train de changer. De plus en plus de cavaliers acceptent de se remettre en question. Les vétérinaires, les chercheurs, les enseignants, les comportementalistes et les professionnels échangent davantage qu’autrefois. Les jeunes générations posent des questions, cherchent à comprendre avant de reproduire. Beaucoup de structures font évoluer leurs pratiques avec sincérité. Cette évolution mérite d’être encouragée plutôt que caricaturée.
Car le progrès ne naît jamais de la peur. Il naît de la connaissance. Il naît du dialogue. Il naît de l’humilité. Notre objectif ne devrait jamais être de protéger coûte que coûte l’image de notre sport. Notre objectif devrait être de mériter la confiance que la société nous accorde lorsqu’elle nous confie le privilège de vivre avec les chevaux. Si nous refusons de regarder nos failles, d’autres finiront par décider à notre place de l’avenir de l’équitation. En revanche, si nous avons le courage de faire évoluer notre culture de l’intérieur, nous montrerons que notre passion est capable de progresser sans perdre son âme.
Les plus grands hommes et femmes de cheval ne seront peut-être pas ceux qui auront remporté le plus de médailles. Ils seront ceux qui auront permis aux générations suivantes d’être plus respectueuses, plus éclairées et plus justes qu’ils ne l’ont été eux-mêmes. Le cheval ne nous demande ni perfection, ni discours. Il nous demande simplement d’être dignes de la confiance qu’il nous accorde. Et peut-être que le véritable bien-être animal commence précisément là: le jour où le silence cesse enfin d’être la règle. Sportivement vôtre,

