“Steve Guerdat, un champion que j’ai vu se construire”, Éric Louradour
Retrouvez la dernière chronique d’Éric Louradour, inspirée de la victoire de Steve Guerdat aux championnats du monde d’Aix-la-Chapelle.
Il y a des victoires qui ajoutent une ligne à un palmarès, et puis il y a celles qui viennent consacrer une vie de travail. En devenant champion du monde à Aix-la-Chapelle avec Dynamix de Bélhème, Steve Guerdat a ajouté le titre qui manquait encore à une carrière exceptionnelle. Champion olympique individuel, champion d’Europe, triple vainqueur de la finale de la Coupe du monde, ancien numéro un mondial, multiple vainqueur de la finale du Top 10 et désormais premier Suisse champion du monde individuel: son palmarès suffit aujourd’hui à faire de lui une légende de notre sport.
Mais ce n’est finalement pas de son palmarès que j’ai le plus envie de parler.
J’ai connu Steve bien avant tout cela et je me souviens particulièrement du jeune cavalier qu’il était à ses débuts. Je le regardais monter énormément de chevaux, dont certains étaient loin d’être des cracks. Pourtant, son investissement était toujours le même. Il travaillait comme un fou. Avec chaque cheval, il cherchait une solution, essayait de comprendre ce qu’il pouvait améliorer et comment obtenir le meilleur de ce qu’il avait sous lui. Le champion n’était pas encore là, mais tout ce qui allait le construire était déjà présent.
À cette époque, Steve a aussi connu un système où les chevaux étaient valorisés puis vendus. Cela lui correspondait assez peu. Il n’a jamais vraiment eu l’âme d’un marchand, non par jugement envers ce métier, mais parce que sa manière d’être cavalier repose sur quelque chose qui ne s’accommode pas toujours de la rapidité: la relation avec le cheval. Steve aime connaître ses chevaux, comprendre leurs forces et leurs fragilités, gagner leur confiance et les accompagner progressivement vers leur meilleur niveau. Certaines choses ne peuvent tout simplement pas être accélérées.
“Personne n’est plus exigeant envers Steve que Steve lui-même”
Rien ne lui a été offert. Steve s’est construit par une capacité de travail immense, une passion presque obsessionnelle et une détermination hors du commun. Travailler avec lui au quotidien n’est d’ailleurs pas toujours facile. Il est extrêmement exigeant, voit le détail que d’autres ne voient pas et attend beaucoup de ceux qui l’entourent. Mais personne n’est plus exigeant envers Steve que Steve lui-même. Ce qu’il demande aux autres, il se le demande d’abord à lui. Lorsqu’une chose ne fonctionne pas, il cherche ce qu’il aurait pu mieux comprendre, mieux sentir ou mieux faire.
Cette implication totale s’accompagne d’une autre qualité essentielle: Steve est un stratège. Il ne cherche pas à être partout. Il choisit ses objectifs, établit ses priorités et construit le programme de ses chevaux en conséquence. Il sait qu’une grande échéance se prépare des mois à l’avance et qu’il faut parfois renoncer aujourd’hui pour être prêt demain. Steve ne prépare pas seulement ses chevaux, il construit des trajectoires. Cette intelligence dans la programmation est, à mes yeux, l’une des clés de son extraordinaire réussite.
Mais ce qui me touche peut-être davantage encore se trouve dans des choses beaucoup plus simples. Chez Steve, la préparation d’un champion commence par un cheval qui doit avoir un bon box, propre et confortable, avec une litière épaisse et douillette. Cela peut sembler être un détail. Pour moi, cela dit presque tout. Le confort, l’alimentation, le repos, les sorties, l’état physique mais aussi mental du cheval font partie intégrante du travail. Avant de lui demander de donner, il faut commencer par lui donner les conditions qui lui permettront d’avoir envie de bien faire.
Cette philosophie se retrouve dans son équitation. J’aime chez Steve cette équitation classique, précise et faite de légèreté. Il cherche davantage à convaincre qu’à contraindre. Il veut que ses chevaux participent, réfléchissent et prennent leur part dans ce qui se passe. Je suis profondément persuadé qu’ils ressentent l’homme qu’il est: sa passion, sa franchise, son implication et sa sincérité. Ils savent qu’il croit en eux, et eux aussi croient profondément en lui. Cette confiance réciproque ne s’achète pas. Elle se construit.
“Steve continue à chercher, à réfléchir et à essayer de mieux comprendre ses chevaux”
Depuis longtemps, je défends une certaine idée de l’équitation et du bien-être du cheval. Je crois profondément qu’un jeune cheval doit pouvoir grandir, terminer sa croissance et se construire physiquement comme mentalement sans que son talent devienne une raison de vouloir aller trop vite. Cela suppose aussi d’accepter une réalité: respecter le temps du cheval exige de lui donner les moyens d’attendre et de ne jamais laisser nos impératifs sportifs ou économiques dicter son rythme. Nos ambitions doivent s’adapter au cheval, jamais l’inverse.
Mais le temps n’est pas nécessaire qu’au cheval. La bonne équitation, elle aussi, prend du temps. Elle demande de la patience, de la constance, des années de travail, de l’observation et surtout une remise en question permanente. On ne finit jamais d’apprendre à monter à cheval et peut-être que les meilleurs sont justement ceux qui en ont le plus conscience.
C’est aussi pour cela que Steve représente autant à mes yeux. Malgré son expérience et un palmarès exceptionnel, il continue à chercher, à réfléchir et à essayer de mieux comprendre ses chevaux. Sa réussite démontre quelque chose d’essentiel: le respect du cheval et la recherche de la plus haute performance ne sont pas deux chemins opposés. On peut préserver, écouter et construire dans la durée tout en atteignant — ou peut-être justement pour atteindre — le sommet absolu de notre sport.
“Steve a laissé le temps à Dynamix de devenir la jument qu’il pressentait”
Dynamix de Bélhème en est probablement l’une des plus belles illustrations. Steve l’a connue jeune, a très vite cru en elle, mais lui a laissé le temps de devenir la jument qu’il pressentait. Il ne l’a pas précipitée. Et le résultat est exceptionnel: Dynamix a désormais remporté une médaille individuelle dans chacun des trois grands championnats de notre sport : l’or européen à Milan, l’argent olympique à Paris et l’or mondial à Aix-la-Chapelle. Ce titre est celui d’un couple exceptionnel, mais aussi l’aboutissement d’années de connaissance, de patience et de confiance.
Et puisqu’on parle de cette jument exceptionnelle, il serait injuste de ne pas avoir une pensée pour Frédéric Aimez, son éleveur, ainsi que pour sa fille Laure et l’élevage de Bélhème. Avant qu’un cavalier ne révèle un champion, il faut qu’un éleveur l’ait fait naître, élevé et qu’il ait cru dans un croisement. Derrière chaque grand cheval se trouve cette première histoire, souvent beaucoup plus discrète, sans laquelle aucune des suivantes n’aurait existé.
Cette histoire n’aurait pas été possible non plus sans Sabina Cartossi et Gianluca Agustoni. Ils ont offert à Steve ce qui est si précieux au plus haut niveau : leur confiance et la possibilité de construire Dynamix selon son rythme et sa philosophie. Dans un sport où la valeur marchande des chevaux peut parfois accélérer les décisions, cette fidélité mérite d’être soulignée. Cette médaille est aussi un peu la leur.
“Steve recherche l’émotion et la compétition avant le simple montant d’un prize money”
J’apprécie également chez Steve sa fidélité à une certaine idée de notre sport. L’argent n’est pas son moteur. Bien sûr, le haut niveau a ses réalités économiques, mais ce qui l’anime est ailleurs. Il privilégie les grands terrains, les concours mythiques, les endroits qui ont une histoire et une âme, avec un public nombreux qui connaît les chevaux et comprend le sport. Aix-la-Chapelle, Genève, Calgary… Il recherche l’émotion et la compétition avant le simple montant d’un prize money. Il y a quelque chose de presque parfait à ce que le titre mondial qui manquait à son palmarès soit justement arrivé à Aix-la-Chapelle, dans l’un de ces temples du jumping qu’il aime tant.
Je veux évidemment associer à cette victoire toute son équipe, toutes ces personnes qui travaillent dans l’ombre et rendent possibles ces quelques minutes que le public voit sur une piste. Et j’ai aussi une pensée toute particulière pour son papa, Philippe. J’imagine l’immense fierté qui doit être la sienne aujourd’hui devant le chemin parcouru par son fils.
Avec ce titre mondial, Steve a définitivement pris place parmi les légendes de notre sport. Mais si j’ai eu envie d’écrire ces lignes, ce n’est précisément pas pour ajouter un article de plus à ceux qui raconteront son extraordinaire palmarès. C’est parce que j’ai eu la chance de voir autre chose. J’ai vu le jeune Steve travailler inlassablement avec des chevaux qui n’étaient pas tous exceptionnels. J’ai vu cette exigence, cette obsession du détail, cette volonté de comprendre et cette passion qui ne l’a jamais quitté. Et lorsque je regarde aujourd’hui le champion du monde, malgré les années, les victoires et les honneurs, je retrouve toujours ce même homme.
“Steve est un modèle”
Au cours de ma vie, j’ai rencontré beaucoup de cavaliers et beaucoup d’hommes de cheval. Certains m’ont impressionné par leur talent, d’autres par leurs résultats. Steve est, pour moi, l’homme de cheval et le cavalier que je respecte le plus. Il est un modèle. Pas seulement pour ce qu’il a gagné, mais pour la manière dont il a construit chacune de ses réussites.
Car s’il y a une chose que son parcours nous enseigne, c’est peut-être celle-ci: il n’existe pas de raccourci vers la grande équitation. Il faut du temps pour faire grandir un cheval, du temps pour former un cavalier et plus de temps encore pour que deux êtres apprennent à se connaître suffisamment pour devenir un véritable couple. Il faut travailler, observer, douter, recommencer, savoir attendre et ne jamais considérer que l’on sait tout.
C’est cette équitation-là que j’aime. Celle qui n’oppose jamais la performance au respect. Celle qui recherche la légèreté plutôt que la force, la confiance plutôt que la contrainte. Celle qui considère qu’avant de demander beaucoup à un cheval, il faut avoir commencé par beaucoup lui donner.
Steve vient d’atteindre l’un des plus hauts sommets que notre sport puisse offrir. Pourtant, ce n’est peut-être pas le champion du monde que j’admire le plus aujourd’hui.
C’est l’homme de cheval qu’il a choisi de rester pour le devenir.
Chapeau bas, Steve.
Et merci de nous rappeler, souvent simplement par ton exemple, que l’équitation peut continuer à progresser et atteindre les plus hauts sommets sans jamais renoncer à son essence.
Car la plus grande des victoires est peut-être celle-ci: faire gagner le cheval sans jamais perdre le cheval.
Éric

