Pour ses deux ans, Zeus s’invite au musée des arts et métiers parisien

Nul n’oubliera jamais l’apparition fantastique, sublime, presque fantasmagorique d’un cheval et de sa cavalière masquée galopant sur la Seine lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. Un moment de pure magie, qui a non seulement envoûté les spectateurs, mais également donné une visibilité sans égale à l’équitation, sport trop peu médiatisé sur les chaînes et médias généralistes. Remontant le cours du fleuve un soir de juillet 2024, Zeus s’est inscrit dans la légende, fidèle à son patronyme. Découverte de la genèse d’une œuvre unique au monde, visible sur le parvis du musée des Arts et Métiers, à Paris, jusqu’au 10 janvier 2027.



“J’ai voulu créer une œuvre d’art”, s’enthousiasme encore Aurélien Meyer à l’évocation de la genèse de cet incroyable projet. “Créateur” du cheval mécanique qui a conquis les cœurs et véhiculé bon nombre d’émotions lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, voilà près de deux ans, le fondateur et directeur artistique de l’entreprise Atelier Blam, située à Nantes, reste fasciné par ce que son équipe et lui-même ont pu réaliser. “J’avais vraiment envie de produire quelque chose du domaine de l’excellence. Mon idée était de réaliser une œuvre d’art. Je suis heureux que des personnes aient cru en ma capacité et celle de mon équipe de produire un tel “objet” pérenne, avec, en fond, cette idée de transmission et d’écologie qui me tenait également à cœur.” C’est qu’il faut effectivement être bien entouré pour mener à bonne fin un tel projet, guidé par une volonté de perfection. “Entre les luminaires, la propulsion, le moteur, les gens de l’atelier et des bureaux, vous pouvez compter une centaine de personnes. Et si l’on se concentre sur le cercle proche de l’Atelier Blam – architectes, designers, ingénieurs mécaniques, artisans –, cela représente une quarantaine de personnes”, enchérit le naisseur de Zeus.

Réalisé en aluminium, Zeus a été conçu pour donner l’illusion d’un cheval galopant sur la Seine.

Réalisé en aluminium, Zeus a été conçu pour donner l’illusion d’un cheval galopant sur la Seine.

© Franck Legros/Alamy Stock Photos



Tout part d’un galop…

La mécanique interne de Zeus reproduit les différentes phases du galop grâce à un ingénieux système d’articulations et de points de pivot.

La mécanique interne de Zeus reproduit les différentes phases du galop grâce à un ingénieux système d’articulations et de points de pivot.

© Franck Legros/Alamy Stock Photos

“Tout est parti d’une idée de Thomas Jolly (directeur artistique des cérémonies des JOP de Paris 2024, ndlr), qui souhaitait initialement faire galoper un vrai cheval sur la Seine. Il pensait à un cheval de la Garde républicaine, à une cavalière, à la construction d’un ponton de plus de six kilomètres de long et à la possibilité de l’amener après le passage des bateaux et des délégations, comme dans un tour de passe-passe un peu magique. C’était sa première idée. Je suis ensuite parti de cette contrainte technique de galop sur la Seine et je me suis demandé comment créer une œuvre d’art qui répondrait à ce postulat. Dès lors, je n’ai plus dormi”, entame le designer. Si les premières discussions autour de ce projet pharaonique mais enchanteur remontent à juin 2023, et que les premières ébauches de dessins préparatoires et des recherches de matériaux ont suivi dans la foulée, ce n’est qu’en février 2024 que la commande officielle de l’objet “cheval mécanique” est arrivée en tant que telle. “Cela a finalement été assez instantané. La construction même de Zeus s’est faite rapidement. C’était pour un événement sportif et je peux dire que la création de Zeus a, elle aussi, été sportive !”, reconnaît l’artiste, qui s’est également vu confier la création de la vasque olympique pour cette fabuleuse édition parisienne…



À trois temps ?

Avant son apparition sur la Seine, Zeus a fait l’objet de plusieurs essais nocturnes destinés à éprouver sa mécanique.

Avant son apparition sur la Seine, Zeus a fait l’objet de plusieurs essais nocturnes destinés à éprouver sa mécanique.

© DR/Atelier Blam

Si Zeus a suscité émoi et émotion en galopant sur la Seine, les yeux avertis n’ont pu s’empêcher d’analyser les différents temps de l’allure. Malgré une certaine harmonie, ainsi que le sentiment du galop et de la vitesse, force est de constater qu’un petit quelque chose semblait “ne pas coller” dans le poser des pieds aux différents temps de l’allure. Comme un grain de sable dans la mécanique du galop… “C’est exact. Eadweard Muybridge (1830-1904) a été à la source de notre entreprise avec son travail chronophotographique sur le galop”, explique le designer, faisant référence au photographe américain, qui fut le premier, en 1878, à révéler la structure du galop en parvenant à capturer chaque temps de l’allure. C’est ainsi que les scientifiques et les artistes ont enfin pu connaître les différentes positions du cheval que l’œil ne peut voir, l’allure étant trop rapide pour permettre à la rétine humaine de déceler son mouvement. Pour autant, insuffler vie à un animal mécanique pour donner l’illusion d’un galop réel demande certains compromis et, surtout, du temps. 

“Avec mes collaborateurs, nous devions réaliser une retranscription mécanique de l’allure, avec des points de pivot, par exemple, pour essayer de trouver un juste équilibre entre le réel de l’animal et le mouvement de la jambe. Honnêtement, nous au rions eu quatre ans pour le faire, nous aurions réussi à présenter un galop parfait. Là, dans le délai imparti, il a fallu être assez synthétique pour produire l’illusion d’un galop, mais nous ne pouvions être dans la pleine justesse du muscle, des interactions entre rotule et tibia… Nous étions obligés de faire des compromis”, reconnaît le passionné. Si le galop ne répond donc pas totalement à la vérité du mouvement, Aurélien Meyer insiste néanmoins sur l’aspect réaliste de son œuvre : “J’ai pu discuter avec quelqu’un de France Galop. Il m’a effectivement dit que notre cheval avait des défauts, notamment le positionnement des membres sur les phases du galop, mais il m’a pour autant affirmé qu’il s’agissait “d’un vrai cheval de course avec une belle amplitude. Il dégage la puissance sereine qui est propre à ces chevaux.” J’ai trouvé que ses mots étaient justes.” Outre les ressources scientifiques de la chronophotographie sur lesquelles son équipe et lui ont pu s’appuyer, Aurélien Meyer s’est aussi entouré d’une éthologue pour donner à son cheval l’aspect le plus vivant possible. 

“Avoir pu dialoguer avec l’éthologue Séverine Henry, qui travaille à la faculté de Rennes, a nourri nos travaux. Ensemble, nous avons échangé à propos de la tenue du corps du cheval, notamment de sa morphologie. Nous voulions comprendre comment nous pouvions, justement, essayer de la retranscrire dans la sculpture d’un animal qui, finalement, avait peu d’éléments de peau, en tout cas peu d’éléments d’enveloppe, afin de retranscrire au maximum une énergie.” Cette approche, pointue pour certains, paraît au contraire naturelle pour le designer, qui a toujours gravité autour des équidés. “Je suis originaire de Saumur, donc j’ai grandi entouré de chevaux. Et c’est vrai que je suis très attentif à toutes ces approches depuis que je suis enfant”, plaide-t-il.



Artiste ou savant fou ?

Lors d’un essai sur l’océan Atlantique, Zeus a galopé sur un bateau lancé à plus de quarante kilomètres à l’heure.

Lors d’un essai sur l’océan Atlantique, Zeus a galopé sur un bateau lancé à plus de quarante kilomètres à l’heure.

© DR/Atelier Blam

Rapidement, l’aluminium s’impose à l’équipe de Blam pour Zeus, tout comme l’idée d’un bateau porteur qui disparaîtrait sous l’eau pour soutenir le cheval et lui conférer l’illusion de galoper sur le fleuve. “La légèreté s’est installée au cœur de mon sujet. En créant cette sculpture, je voulais qu’elle me parle, ainsi qu’aux personnes avec qui je travaillais. J’en discutais donc tous les jours avec elles. J’avais en tête la sculpture (en acier inoxydable, ndlr) d’un cheval de Charles Rey (1914 -1994) qui était sur le parvis de la Bourse de commerce (depuis 2021, ndlr). Je me suis aussi inspiré de Pablo Picasso (1881- 1973) et d’autres artistes. J’avais envie de produire un objet qui soit à la fois une œuvre d’art, mais également une pièce qui puisse parler vraiment au grand public. C’était tout l’enjeu, car nous avions quelques minutes seulement pour marquer l’histoire. Et cette dernière est forcément liée aux personnes qui la regardent. J’avais viscéralement envie que ça matche”, se remémore le designer.

C’est ainsi qu’un homme a créé un cheval en aluminium galopant sur la Seine. Un cheval mécanique qui semble vivant. Forcément, l’esprit s’emballe, et l’on pense autant aux fabricants d’automates du XVIIIe siècle qu’au héros littéraire de Mary Shelley (1797- 1851) et de sa créature Frankenstein… Aurélien Meyer est-il finalement plus artiste ou savant fou ? Pygmalion d’une œuvre ou père d’une chimère fantastique ? “Par formation, je me sens davantage artiste. Cela étant, le fait est que je suis aussi un peu le savant fou de cette histoire, tout comme les membres de mon équipe”, entame-t-il. “Via des formations et par des apports culturels auxquels je me suis attaché, je me suis fait ma lecture des objets mécaniques. Très vite, j’ai souhaité marier l’œuvre d’art à la mécanique. Évidemment, les deux mondes se lient. J’ai aussi nourri mon travail de références littéraires. L’entreprise étant nantaise, Jules Verne n’est évidemment jamais loin et nous a permis d’élargir notre vision (l’écrivain, passionné de voyages et des progrès scientifiques de son siècle, est né à Nantes en 1828 et y laissa une empreinte indélébile, ndlr). J’avais également envie de cela : mêler l’objet au merveilleux, à l’imaginaire. Je pense que je suis animé par une douce folie (rires).” Il faut de tels hommes pour créer de telles œuvres ; offrir et vivre d’aussi stupéfiantes expériences. 

Car si le public a été ébahi par une telle prouesse technique, et fasciné par cet instant de poésie magique sous le ciel de ce soir du 26 juillet 2024, le designer a, lui aussi, connu son lot d’ivresse et de joie face à la naissance de son cheval d’argent. “Je ressentais déjà beaucoup d’émotion dès le début du projet, et j’avais un lien très fort avec cet animal. Lorsque nous l’avons testé pour la première fois sur l’océan Atlantique et qu’il a galopé sur un bateau filant à plus de quarante kilomètres à l’heure, j’ai su que l’émotion que je vivais était et serait collective. C’est là que je me suis rendu compte qu’il y avait un peu de magie. Franchement, j’ai été bluffé et incroyablement ému ce jour-là, comme le reste de mon équipe. Nous avions vraiment produit un fantasme en invoquant l’imaginaire dans un objet réel. À cet instant, nous avons réalisé que nous avions collectivement produit une merveille.”



Pourquoi Zeus et non Pégase ?

Beaucoup se sont sans doute demandé pourquoi ce cheval avait hérité du nom du roi de l’Olympe de la mythologie grecque, et non de celui du célèbre coursier ailé. C’était sans compter sur le devoir de non-divulgation auquel sont soumis les entreprises et partenaires travaillant pour les Jeux olympiques, comme l’explique Aurélien Meyer : “Le Comité international olympique nous imposait cette obligation légale, et nous avions aussi envie de créer une surprise. De fait, l’appeler Pégase aurait été trop évident pour les journalistes, qui auraient deviné qu’il s’agissait d’un cheval. Nous avons donc choisi Zeus. En fait, lorsque nous avons réalisé la vasque, nous savions qu’elle serait reliée au sol par un fil – ce dernier permettant son alimentation en eau et en électricité. Nous avons alors choisi d’appeler cette création Ariane. Nous avons donc voulu trouver son pendant pour le cheval mécanique, et ce fut Zeus (dans la mythologie grecque, Ariane est l’épouse de Dionysos, lui-même fils de Zeus, ndlr).”