Avec “Destins liés”, le Cadre noir de Saumur réinvente son gala

Plus qu’un simple spectacle équestre, “Destins liés” est une création artistique imaginée par le Cadre noir de Saumur. Ce nouveau gala associe texte, musique originale, scénographie et lumière pour proposer une approche sensible du lien entre l’être humain et le cheval. Forte de ses deux cents ans d’histoire, l’institution y explore les thèmes de la transmission et du vivant. À la croisée du théâtre et du spectacle vivant, “Destins liés” s’adresse autant aux cavaliers qu’aux néophytes, et invite le public à découvrir l’équitation comme on irait à l’opéra ou au théâtre.



© Benoît Lemaire/IFCE

Avec “Destins liés”, long de près de deux heures, le Cadre noir ne se contente pas de renouveler son gala: il change d’échelle. Pensé dès l’origine comme une œuvre artistique à part entière, ce nouveau spectacle a été conçu pour s’adapter aussi bien au Grand Manège de Saumur, où il sera joué au printemps, qu’aux autres salles appelées à l’accueillir en tournée dès l’automne prochain. Sa toute première représentation, qui remonte à septembre 2025 à l’occasion du bicentenaire du Cadre noir, a été un franc succès. 

Depuis, avant chaque déplacement hors de son fief saumurois, une reconnaissance approfondie du site est systématiquement menée afin d’adapter le dispositif et de présenter l’institution dans les meilleures conditions. Le gala de Narbonne, dernier de la saison 2025, a ainsi bénéficié d’une préparation particulièrement poussée, portée par une forte dynamique locale: conférence de presse en amont avec la présence d’un cheval sauteur, repérages techniques minutieux, ajustements scénographiques... Rien n’a été laissé au hasard. Une exigence d’autant plus cruciale qu’il s’agissait de sa première présentation hors les murs, et de la mise en lumière des nouveaux décors, dévoilés pour la première fois le 12 décembre. 

Composés de neuf panneaux monumentaux, de quatre mètres sur cinq, ces derniers composent ainsi l’architecture visuelle du gala. Accueillant de magnifiques toiles signées Merlin, jeune peintre animalier formé auprès de l’artiste renommée Liska, ces panneaux sont suspendus, parfois motorisés, et structurent l’espace. Ils rythment les entrées et sorties, masquent ou révèlent la piste, et apportent une véritable profondeur scénographique. En tout, cinq d’entre eux sont motorisés, dont trois évoluent en avant-scène, montant et descendant pour créer une dynamique permanente. Selon les contraintes propres à chaque lieu, l’ensemble reste modulable avec un objectif clair: offrir, même en déplacement, un gala aussi abouti que celui présenté à Saumur. Les œuvres de Merlin, dont le travail saisit avec justesse la gestuelle et l’expression du cheval, subliment ce jeu de mouvements. Selon les jeux de lumière, les images apparaissent, disparaissent ou se transforment, ajoutant une dimension poétique et colorée à la mise en scène.

© Benoît Lemaire/IFCE



Une création collective assumée

© Benoît Lemaire/IFCE

Conçu sous la direction du colonel Thibaut Vallette, que les passionnés de concours complet connaissent sans aucun doute pour sa participation à l’obtention de la médaille d’or de l’équipe de France aux Jeux olympiques de Rio en 2016, “Destins liés” est le fruit d’une collaboration transversale unique. Cinq artistes principaux ont façonné l’ossature de cette œuvre: Jérôme Garcin, écrivain-cavalier, directeur du service culturel du Nouvel Obs pendant vingtsept ans, ancien animateur et producteur de l’émission “Le Masque et la Plume” sur France Inter jusqu’à fin 2023 et toujours membre du comité de lecture de la Comédie-Française, signe le texte; Anne-Sophie Grac, scénographe, est la véritable cheffe d’orchestre des décors; Merlin est à l’œuvre pour sublimer les panneaux; le réalisateur de cinéma John Dada a composé l’intégralité de la musique originale; et Marc Fayet, comédien plusieurs fois nommé aux Molières, prête sa voix pour accompagner le spectacle. 

Riche de tels artistes, “Destins liés” se regarde comme une pièce de théâtre, un opéra ou un ballet. Une démarche pleinement cohérente avec la mission de l’institution depuis son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO en 2011: faire rayonner l’équitation française bien au-delà du cercle des initiés.



Un fil narratif universel

Au cœur du spectacle, une question simple et vertigineuse s’impose: pourquoi, à une époque où il n’est plus nécessaire, le cheval demeure-t-il indispensable? Le texte de Jérôme Garcin explore ce lien ancien, multiple, parfois oublié, qui unit l’humain et le cheval à travers le temps. Il ne s’agit pas de raconter l’histoire du Cadre noir, mais de parler du vivant, de la transmission et de la temporalité. 

Cette thématique irrigue l’ensemble du gala, structuré autour de tableaux enchaînés avec fluidité, où esthétique, musique et texte servent une même intention: susciter l’émotion sans jamais trahir l’identité académique de l’institution.

© Benoît Lemaire/IFCE



Des tableaux pensés pour le sens autant que pour le cheval

Dès le début, Falco, présenté en liberté, incarne la rencontre originelle. Sans cavalier, libre sur la piste, il suscite une émotion immédiate. La scène repose sur la confiance, sans démonstration technique ostentatoire: le cheval évolue, puis rejoint calmement l’écuyer avant de sortir à ses côtés. Une image simple, forte, universelle. Laurence Sautet, coordinatrice des galas et cheffe de projet de cette création, sourit en rappelant que le gris “a parfois été tenté de grignoter les plantes du décor et qu’il a fallu, au début, le convaincre de les laisser entières… ce qu’il a très vite admis finalement”. S’ensuit une prestation à l’obstacle avec des longues rênes. De nouveau, un cheval gris est sollicité. La suggestion de Pégase survolant les obstacles évoque le lien aérien qui se tisse progressivement entre le cheval et l’humain, conservant encore une distance symbolique avant le passage sous la selle. Autre moment fort: le tableau des “Piliers vivants”, entièrement dédié à cet exercice emblématique du Cadre noir et où les deux traditionnels piliers en bois encadrant le cheval sont remplacés par deux écuyers. Le numéro est porté par une musique originale et un texte spécifique qui revivifient la tradition. 

Plus loin, une longue démonstration de douze à treize minutes intrique équitation académique, dressage, sauts et cabrioles. Fusion de l’équitation de tradition et de l’ancien tableau “Travail quotidien”, cette séquence rassemble l’ensemble des exercices du répertoire du Cadre noir dans une continuité fluide, illustrant avec précision la gymnastique du cheval et les choix d’école de l’institution. 

“Le Défi” revisite, quant à lui, le saut de la table à travers un dispositif entièrement repensé. Si le principe demeure, le décor change radicalement: porte-selles, selle à piquet, étriers monumentaux – des éléments à la française conçus spécialement pour le spectacle – deviennent autant d’obstacles. Le cheval franchit ainsi les symboles mêmes du Cadre noir, incarnant le lien étroit entre héritage et sport moderne. La musique originale, composée sur mesure, devient fil directeur, tissant l’ensemble et renforçant la cohérence. Les longues rênes académiques, quant à elles, bénéficient d’une mise en scène raffinée, jouant avec du tulle sur la transparence et la suggestion. Le piaffer, révélé derrière un panneau devenu soudain translucide, marque l’un des sommets visuels du gala.

© Benoît Lemaire/IFCE



Tradition, modernité et émotion partagée

La seconde partie bascule vers une énergie plus contemporaine. La Reprise Libre en Musique présentée par l’écuyère olympique Pauline Basquin, accompagnée de sa fidèle jument de gala Qatana, affirme fièrement le versant sportif et moderne du Cadre noir. La musique évolue progressivement vers une tonalité plus dynamique, jusqu’à une fin électro, invitant le public à s’inclure pleinement dans le spectacle. 

Le tableau suivant prolonge cette dynamique: dans la pénombre, un cheval franchit des barres lumineuses à LED qui changent de couleur. Puis vient un hommage à l’équipe autour des équidés et au travail quotidien des soigneurs: panser, brosser, éponger, natter, observer. Trois chevaux, des gestes simples, et une mise en scène épurée qui rappelle que l’essentiel du lien se construit hors de la piste. Enfin, le final, joyeux et rythmé, rassemble chevaux et écuyers dans une chorégraphie collective, avant un salut élargi réunissant l’ensemble des participants. Un moment de partage assumé, clôturant le spectacle sur une note dynamique.



Une organisation pensée dans le détail

© Benoît Lemaire/IFCE

En tournée, “Destins liés” mobilise entre trente-six et trente-neuf chevaux, vingt-trois à vingt-quatre écuyers, une douzaine de soigneurs, ainsi que six à dix personnes dédiées à la piste. Le bien-être animal étant affiché comme une priorité absolue pour l’institution, les chevaux bénéficient systématiquement de plusieurs semaines de pause, à Saumur, après trois galas. En outre, la durée de vie de cette création est estimée à six ou sept ans. Unique par l’ampleur de ses décors – conçus et fabriqués en Suède – et par la cohérence de son écriture artistique, “Destins liés” permet de marquer une étape majeure dans l’histoire des galas du Cadre noir. 

Pour privilégier et mettre davantage en valeur les traditionnels numéros collectifs – la reprise de manège, les sauteurs ou le pas de deux –, il a fallu, comme l’explique Laurence Sautet, “leur trouver la place idéale dans l’enchaînement pour qu’ils aient lieu au bon moment”. Un autre paramètre essentiel a guidé leur positionnement dans la mise en scène générale: laisser aux écuyers, comme aux chevaux, le temps nécessaire à un échauffement optimal. Cette coordination s’inscrit dans une logique de bien-être global, humain comme équin, perceptible dans la qualité des performances. “Il a également été décidé de déplacer certains tableaux afin d’apporter davantage de dynamisme à la seconde partie”, précise la cheffe de projet. L’ordre des tableaux peut donc surprendre les habitués. 

La première représentation saumuroise est prévue le 23 mai. En 2026, le spectacle fera l’objet de plusieurs séries de galas à domicile – quatre réparties sur l’année –, et l’institution a également programmé plusieurs déplacements pour aller à la rencontre des régions. Plus qu’un gala équestre, “Destins liés” est une œuvre sur le vivant. Elle parle de transmission, de temps, de relation et de respect. Elle cherche moins la démonstration que l’évocation que suscite le cheval. Académique, irréprochable techniquement, mais aussi profondément sensible. Avec cette création, le Cadre noir assume un choix fort: ouvrir grand ses portes, élargir son public et rappeler que le cheval, par sa seule présence, touche quelque chose d’essentiel en chacun de nous.