“On pourrait imaginer des garanties pour protéger davantage les organisateurs, mais qui les financerait?”, Grégory Wathelet (2/2)

Figure incontournable du saut d’obstacles belge, Grégory Wathelet s’est imposé au fil des années comme l’un des visages majeurs de la discipline. Mais, depuis plusieurs années, le Belge de quarante-cinq ans a aussi la particularité d’organiser des concours internationaux en parallèle de sa propre carrière sportive, lui conférant un double regard souvent pertinent sur les enjeux de l’événementiel. Rencontré lors du Jumping international de Dinard, fin juillet, quelques jours après la tenue de son propre concours, le cavalier à la double casquette a notamment évoqué les conditions météorologiques et climatiques extrêmes qui ont fait hélas l’actualité ces derniers mois. Deuxième partie.



Grégory Wathelet et Ace of Hearts.

Grégory Wathelet et Ace of Hearts.

© Dirk Caremans/Hippo Foto

La première partie de cet entretien est à retrouver ici.

Pour en revenir à votre propre carrière, comment se porte Bond Jamesbond de Hay depuis le CSIO 5* de Rotterdam? Quel va être son programme pour le reste de la saison? 

Il va très bien. Il continue à travailler et à sauter, et devrait revenir bientôt en compétition. Nous nous fixerons des objectifs au cas par cas. J'aimerais l’emmener au CSI 5* de Bruxelles fin août. 

Même question pour Ace of Hearts, l’un de vos autres chevaux de Grands Prix, que l’on n’a pas revu en concours depuis début juin? 

Il va bien, mais il est de nouveau en convalescence. Il avait repris la compétition en début d’année (il avait notamment terminé cinquième de la Coupe du monde Longines du CSI 5* de Thermal, le 31 janvier, ndlr), mais, après quelques semaines, je l’avais trouvé un peu bizarre, pas comme d’habitude. Il sautait bien mais je sentais que quelque chose n’allait pas, donc nous avons fait des examens et avons décelé une fissure. Il a été opéré quelques jours plus tard et il va très bien. Il devrait reprendre la compétition d’ici peu, mais nous ne voulons rien brusquer.



“Nous commencions à nous sentir un peu à l’étroit car notre concours commençait à grandir énormément”

Depuis plusieurs années, vous coorganisez avec Ugo Berrittella et Vincent Braeken un concours international à Courrière. En début d’année, vous en avez annoncé le déménagement à l’École provinciale d’élevage et d’équitation de Gesves. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision? 

La raison principale est que nous avions envie d’un endroit plus grand. Nous commencions à nous sentir un peu à l’étroit car l’événement commençait à grandir énormément, donc nous avons cherché un autre lieu. Le complexe de Gesves est évidemment aussi situé en Wallonie, et à moins de vingt minutes de Courrière, ce qui était idéal car nous connaissions déjà les environs, etc. Notre première édition dans ce nouveau lieu (tenue du 7 au 12 juillet, ndlr) s’est très bien passée. Il va falloir un peu de temps pour que nous prenions vraiment nos marques, mais nous sommes très satisfaits de ce changement!

Ces dernières semaines, une canicule assez violente s’est abattue sur une partie de l’Europe. En avez-vous souffert, notamment dans le cadre de?l’organisation de votre concours? 

Le dimanche, les températures se sont arrêtées à un peu plus de 30°C, donc nous avons globalement eu de la chance. Un événement de cette ampleur ne peut de toute façon pas être annulé du jour au lendemain: il faut tenir compte de tous les moyens mobilisés et des sommes déjà engagées. Nous avons donc cherché des solutions, notamment en optimisant l’aération, ce qui a été très apprécié, et en adaptant les horaires. Mais annuler ou déplacer le concours n’était pas envisageable. Pour nous, cela aurait été un véritable drame. Honnêtement, nous avons surtout eu la malchance que la Belgique joue un match de la Coupe du monde de football pendant notre événement… Cela peut sembler anecdotique, mais pour nous, ça change beaucoup de choses (rires). Il a fallu repenser tout le programme. Comme les matchs avaient lieu à 21 heures, nous avons décidé de retransmettre la rencontre sur grand écran.



“La difficulté, lorsqu’on organise un événement, c’est qu’il faut anticiper tous les scénarios”

Ces périodes de canicule vont constituer, de plus en plus fréquemment, de véritables défis pour les organisateurs de concours, qui vont devoir optimiser sans cesse les conditions d’accueil des chevaux – ce qui représente inévitablement des coûts supplémentaires -, mais aussi porter seuls la responsabilité de maintenir des compétitions dans des conditions climatiques extrêmes. Quel regard portez-vous sur ces débats qui émergent? 

C’est une problématique assez proche de celle des orages, auxquels nous devons également nous adapter et qui deviennent aussi plus violents. Nous avons connu trois éditions (au CSI 2* de Courrière, ndlr) marquées par de fortes pluies et, après avoir vécu des orages avec de la boue jusque dans les boxes, j’aurais presque tendance à préférer la canicule... La difficulté, lorsqu’on organise un événement, c’est qu’il faut anticiper tous les scénarios. En cas de pluie, par exemple, si l’on commande des plaques au dernier moment, elles sont souvent indisponibles parce que tous les organisateurs en cherchent au même moment. C’est pareil pour les ventilateurs lorsqu’il fait très chaud. Mais les commander à l’avance représente un coût important, sans savoir si l’on en aura réellement besoin. De fait, il faut constamment trouver un équilibre. D’autant que nous réalisons nous-mêmes une grande partie du travail! Durant les trois jours précédant l’événement, nous étions trois organisateurs, épaulés par sept ou huit amis, à parcourir le site, monter les installations ou encore fixer les bâches. C’est un travail considérable, que nous ne pouvons simplement pas nous permettre de déléguer à des équipes extérieures à cause du coût. 

Nous devons toujours gérer des imprévus. Par exemple, l’année dernière, nous avons enregistré une annulation de 10% des engagés dans les cinq derniers jours précédant le concours. Sur 500 chevaux inscrits, cela représente une cinquantaine de places, qu’il est quasiment impossible de remplacer dans un délai aussi court. Ce sont donc des boxes montés et payés pour rien, auxquels s’ajoutent les frais d’inscription que nous ne percevons pas. C’est notamment pour cette raison que certains concours pratiquent le surbooking; au moins, ils savent que si des cavaliers changent leurs plans au dernier moment et annulent des engagements, ils ne seront pas déficitaires sur ce plan. Le fait est que je suis aussi cavalier, donc je comprends les deux côtés; avant d’organiser moi-même un concours, je pouvais penser qu’annuler l’engagement d’un cheval le lundi n’avait pas beaucoup d’importance. Aujourd’hui, je mesure les conséquences que cela peut avoir, et j’essaie de l’expliquer à mes confrères cavaliers d’ailleurs. Bien sûr, certaines annulations sont parfaitement justifiées. Mais bon… Je me souviens d’une édition où nous avions perdu trente-quatre engagements, et nous n’avions même pas été prévenus par les cavaliers...

Globalement, cette double casquette de cavalier et d’organisateur m’a beaucoup appris. J’ai justement dit un jour, dans une interview parue dans GRANDPRIX d’ailleurs, que j’étais “moins exigeant envers les organisateurs depuis que j’avais lancé le 2* de Courrière.” J’ai reçu par la suite plusieurs messages d’organisateurs qui me remerciaient de l’avoir dit. Quand on passe de l’autre côté, on comprend beaucoup mieux certaines contraintes. Je suis donc vraiment heureux de continuer à organiser cet événement. En Wallonie, il n’y aurait autrement pratiquement aucun concours de ce type, ce qui paraît assez impensable en Belgique, qui est un vrai pays de cheval!



“Pour moi, avant d’en arriver à annuler des concours à cause de la chaleur, il faut chercher des solutions”

S’il y avait eu davantage de concours en Wallonie, auriez-vous quand même lancé le vôtre? 

Honnêtement, si quelqu’un ne m’avait pas poussé à me lancer, je ne l’aurais probablement jamais fait, notamment parce que je ne me voyais pas organisateur et que je n’avais pas le temps. C'est mon ami, qui s’appelait également Grégory Wathelet (hélas disparu en 2023, ndlr), qui m’avait convaincu de me lancer dans cette aventure. Je ne regrette pourtant absolument pas cette décision, même si l’événementiel demande un investissement énorme, autant personnel que financier. En effet, je gère moi-même toute la comptabilité, ce qui me prend énormément de temps. Après le concours, il faut par exemple rémunérer toutes les personnes qui ont travaillé sur l’événement, mais cela ne peut pas toujours se faire immédiatement. Bien sûr, tout le monde est payé, mais toute cette gestion représente plusieurs soirées de travail pour moi. 

Pour en revenir aux défis météorologiques et climatiques, notamment les périodes de canicule, les assurances événementielles les prennent-elles davantage en compte? De votre expérience, les organisateurs qui décident d’annuler leur événement sont-ils couverts? 

Aujourd’hui, presque tout est assurable, mais les assureurs évaluent le risque de perte et déterminent leurs tarifs en conséquence pour rester gagnant. Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet après la pandémie de Covid-19, notamment parce que certaines situations ont été particulièrement compliquées. Il existe peut-être des aides dans certaines régions, mais personnellement, je n’en bénéficie d’aucune: tout est privé. C’est aussi pour cette raison que le moment où l’on décide d’annuler est déterminant. Certains organisateurs préfèrent prendre cette décision suffisamment tôt, par exemple deux mois avant l’événement, lorsque les pertes restent encore limitées. À quinze jours du concours, en revanche, une annulation peut avoir des conséquences financières considérables. Pour moi, avant d’en arriver à annuler des concours à cause de la chaleur, il faut chercher des solutions: adapter les écuries aux conditions météorologiques, travailler avec le chef de piste pour ajuster le parcours si nécessaire, etc. Évidemment, lorsque les températures atteignent 40°C, la situation devient beaucoup plus complexe. Heureusement, nous n’avons pas été confrontés à de telles températures. Toute la question est donc de savoir s’il faut instaurer une règle générale pour des situations aussi extrêmes, qui restent malgré tout exceptionnelles. On pourrait imaginer d’autres formes de garanties pour protéger davantage les organisateurs, mais une question demeure: qui les financerait? Aujourd’hui, nous n’en avons tout simplement pas les moyens. Je pense qu’il faut aussi prendre un peu de recul face aux polémiques qui peuvent émerger autour de ces sujets… Le terme de “polémique”, d’ailleurs, est aujourd’hui utilisé pour tout, notamment sur les réseaux sociaux, au risque de perdre de son sens. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas débattre, au contraire: certaines questions méritent réellement d’être posées.



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