“On attend désormais que le cavalier travaille avec son cheval, et non qu’il le contraigne, ce qui se voit dans les notes”, Antoine Nowakowski

Le Grand Prix, premier test des championnats d’Europe de dressage, qui s’est déroulé hier et avant-hier à Crozet, dans l’Ain, a accouché d’une énième médaille d’or par équipes pour l’Allemagne, qui a partagé le podium avec la Grande-Bretagne et le Danemark. En individuel, c’est la Danoise Cathrine Laudrup-Dufour, seule cavalière à atteindre la barre symbolique des 80%, qui s’est imposée en selle sur Mount St John Freestyle, devançant l’Allemande Isabell Werth et le Belge Justin Verboomen sur Wendy*de Fontaine et Zonik Plus. Quant à la France, elle a échoué à qualifier le moindre cavalier pour le Grand Prix Spécial et elle a fini dixième sur douze équipes classées. Antoine Nowakowski, qui a porté la veste bleue aux Mondiaux de Herning en 2022, a observé les prestations des soixante et un couples en lice. Il livre ses observations.



Quelles sont vos impressions après ce Grand Prix des championnats d’Europe? 

Comme attendu, après la retraite de Dalera BB, la jument de l’Allemande Jessica von Bredow-Werndl, qui dominait notre sport, il y a eu un vrai choc de titans entre Wendy, montée par Isabell Werth, Mount St John Freestyle, associée à Cathrine Dufour, et Glamourdale, toujours sous la selle de Charlotte Fry. Il y a aussi deux nouveaux venus de neuf ans, dans le “clan des chevaux noirs” d’ailleurs: Maxima Bella, partenaire de la Polonaise Sandra Sysojeva (quatorzième avec une moyenne de 72,453%, ndlr), qui était assez à la mode, et Zonik Plus, qui s’est invité sur le podium individuel de ce Grand Prix (troisième avec 79,084%, ndlr), avec Justin Verboomen. Fin 2024, les deux étaient un peu au coude-à-coude, en tant qu’étoiles montantes. Il faut aussi noter le retour d’Hermes avec Dinja van Liere, à des niveaux de points qu’on lui avait déjà connus (76,941% pour une quatrième place, ndlr), mais aussi la constance de Jagerbomb avec la Britannique Becky Moody (huitième avec 74,829%, ndlr), deux chevaux très appréciés. Personnellement, j’ai aussi été impressionné par l’arrivée sur le devant de la scène de Katharina Hemmer avec Denoix (septième avec 75,699%, ndlr). Avant la prestation d’Isabell Werth, elle a bien contribué à hisser l’équipe allemande au sommet de la compétition.

Les notes attribuées reflètent-elles une évolution du sport ou du jugement?

Quand les cavaliers ont réussi à allier harmonie et énergie, pour produire des prestations parfois qualifiables d’énergétiques, les moyennes sont réellement montées, comme on l’a vu aujourd’hui (hier, ndlr). Des reprises de Cathrine Dufour et Justin Verboomen, il ressort une grande impression d’harmonie alliée à l’énergie, ce qui apporte indiscutablement des points. Le côté presque extravagant de certains chevaux comme Jovian semble moins récompensé qu’à une certaine époque. Cela laisse penser que la tendance va de plus en plus vers le bien-être animal. On attend maintenant que le cavalier travaille avec son cheval, et non qu’il le contraigne, ce qui se voit dans les notes attribuées.

Techniquement, à vos yeux, quels types de chevaux les juges tendent-ils à valoriser?

Ont été mis en avant des chevaux naturellement élastiques, avec trois allures déliées, sûrement ce qui les fait paraître bondissants; des chevaux sensibles aussi, parce qu’ils doivent faire preuve de réactivité pour bien se présenter. Il semble que l’on valorise de moins en moins les chevaux montrant une amplitude démesurée, avec des mouvements presque disproportionnés. Les chevaux figurant au sommet du classement de ce Grand Prix ne disposent pas naturellement d’allures disproportionnées: ils se donnent énormément et sont bien montés.



“Jean Morel doit certainement préparer l’avenir”

Dans quelle mesure les chevaux attendus ont-ils répondu présent?

Même s’il est hors norme, Glamourdale a été pénalisé par ses petites fautes d’inattention et un piaffer un peu difficile, même s’il a profité de ses points forts, comme ses allongements. De même, son pas allongé, un peu limité, lui a certainement coûté cher aujourd’hui (le couple a fini sixième avec 75,869%, ndlr). Ingrid Klimke et Vayron, ouvreurs de l’équipe allemande, ont connu une sérieuse contre-performance parce qu’ils sont capables de mieux (ils ont fini vingt-huitièmes avec 69,348%, ndlr). On verra comment la compétition se poursuit pour eux. 

Quid des valeurs montantes?

On pense d’emblée à Zonik. Sans ses deux grosses fautes, je pense qu’il aurait été capable de s’approcher sérieusement de la première place. Ce couple est donc une nouvelle figure de proue du circuit. J’ai aussi été très intéressé par Zantana RS2, la jument de Marieke van der Putten (vingt et unième avec 70,264%, ndlr). Si sa cavalière parvient à maintenir sa grande énergie en la conjuguant à de la fluidité, Zantana pourrait faire un très bon cheval pour l’équipe néerlandaise. 

Comment avez-vous perçu les prestations de l’équipe de France?

Ginger, la jument de Bertrand Liégard (qui a obtenu 66,227%, ndlr), participe à son premier championnat. Elle a besoin de s’habituer à ce genre d’atmosphère pour s’exprimer à sa juste valeur. À Crozet, elle a subi la loi des championnats, mais elle a un vrai potentiel, qu’elle a déjà montré. Jibraltar de Massa, partenaire d’Anne-Sophie Serre (67,407%), a commis des fautes qui l’ont sûrement amené à se faire déborder par son énergie. Il doit donc encore se caler. Ruling Olivia, la jument d’Alexandre Ayache (68,152%), est indiscutablement un cheval d’avenir, avec un piaffer et un passage intéressants, mais il y a eu trop de fautes dans ce Grand Prix. Jibraltar, Ginger et Olivia sont trois chevaux jeunes, qui ont sûrement vécu une expérience importante pour la suite de leur carrière. Le sélectionneur, Jean Morel, qui avait misé sur trois chevaux en formation, doit certainement préparer l’avenir. Malheureusement, Sertorius de Rima*IFCE, bien plus aguerri avec Pauline Basquin, s’est un peu perdu aujourd’hui, montrant des piaffers un peu timides, commettant trop de fautes au galop, mais on a retrouvé l’harmonie que le couple dégage généralement lorsqu’il n’est pas à la faute.

Quid des nations émergentes dans cette compétition? Suivent-elles l’évolution de niveau généralement remarquée?

Il y a de plus en plus d’équipes au départ (douze classées, mais quatorze en lice, ndlr), ce qui véhicule un message d’espoir. Il y a une décennie, la Belgique aurait pu être envisagée comme une “petite” nation, et là, elle a obtenu la médaille en chocolat! Pour certaines fédérations plus modestes, parvenir à aligner quatre ou trois couples dans ce genre d’événement est déjà une victoire en soi. Ces nations sont souvent tirées vers le haut par des couples phares lorsqu’elles arrivent sur le circuit: en Belgique, il y a eu Larissa Pauluis au début; en Norvège, Isabel Freese; en Pologne, Sandra Sysojeva. Quand les planètes s’alignent, d’autres couples émergent, ce qui crée une dynamique positive.

Vu ceux présents à Crozet, quelles sont finalement les caractéristiques du cheval moderne de haut niveau?

Il faut nécessairement un cheval à la morphologie montante, avec beaucoup d’élasticité, sans être très massif. Les chevaux appréciés aujourd’hui ont des longues jambes et une grande encolure, avec, pour autant, un dos assez court, mais une puissance suffisante au niveau des postérieurs. Le maître-mot, quand on regarde les meilleurs chevaux, est certainement l’aisance que doit dégager le travail effectué. Par exemple, si tout a l’air tellement facile dans les prestations de Cathrine Dufour, c’est aussi parce qu’elle est très bien accompagnée par Freestyle.



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