“Un cheval ayant un souci avec la bride est-il vraiment fait pour le très haut niveau?”, Klaus Roeser (2/2)

Le petit monde du dressage est parfois brocardé pour son conservatisme et son inertie, mais force est de constater que le groupe de travail spécifique créé par la Fédération équestre internationale en fin d’année passée s’est vite mis à l’œuvre. Preuve en a été donnée ce matin à Lausanne, où le Forum des sports a donné lieu à une première présentation et à des échanges nourris avec les délégués des fédérations nationales et représentants des parties prenantes du sport. En quelques semaines seulement, les sept membres de ce groupe ont compilé de nombreuses suggestions, concernant notamment le jugement et le bien-être du cheval de dressage. Naturellement, on est encore loin de solutions concrètes permettant de sortir d’une crise dont plus personne ne nie désormais l’existence.



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Autre point débattu depuis de nombreuses années, l’obligation d’utiliser la bride complète au niveau Grand Tour a évidemment été abordée ce lundi. Tous les membres du groupe de travail ont souligné que l’outil n’est pas le problème dans ce cas comme dans bien d’autres, mais la manière dont il est employé et qui l’utilise. “La bride complète devrait uniquement être mise entre les mains de cavaliers ayant une expertise suffisante pour l’utiliser”, a ainsi asséné George Williams. L’une des pistes de réflexion serait donc d’interdire son utilisation en compétitions Juniors. Quant au Grand Tour, Monica Theodorescu, a expliqué que le comité de dressage, où elle siège également, était tombé d’accord pour rendre la bride éventuellement optionnelle en CDI 3*, afin d’évaluer les conséquences d’une telle décision. “Nous ne voulons surtout pas promouvoir le filet comme une manière d’obtenir plus de points, ou bien que des cavaliers se mettent à entraîner plus durement leurs chevaux en filet. Nous sommes donc en train de réfléchir. Le changement ne sera pas immédiat, et nous sommes aussi d’accord pour conserver le caractère obligatoire de la bride au plus haut niveau”, a déclaré la responsable technique de l’équipe germanique, qui a profité de cette séance pour appeler de ses vœux une plus grande sévérité dans le contrôle de l’ajustement de l’équipement, et notamment des gourmettes. “Un cheval ayant un souci avec la bride est-il vraiment fait pour le très haut niveau?”, a intelligemment interrogé Klaus Roeser, chef de l’équipe allemande, qui occupe donc deux des sept sièges du groupe de travail ad hoc



“Nous faisons une différence entre les personnes opposées aux sports équestres et celles qui émettent des critiques”, Göran Åkerström

Un peu plus tard, Lise Berg a fait écho au questionnement de l’Allemand, exhortant les acteurs du dressage “à ne pas pousser les chevaux pour atteindre un niveau qui ne leur correspond pas. Nous devons mieux identifier quels chevaux seront très bons au niveau Saint Georges, par exemple, et lesquels sont réellement adaptés au Grand Prix. Souvent, les chevaux qui se blessent sont ceux qui sont plus entraînés que leurs capacités physiques ne le permettent afin d’obtenir des choses trop difficiles pour eux. Et puis, pour leur bien-être, l’entraînement à la maison est bien plus important que les cinq minutes qu’ils passent sur le rectangle”. Représentant la Fédération russe, Olga Kogan s’est appuyée sur l’une des propositions du groupe de travail, à savoir de placer un juge en observateur de l’échauffement des chevaux, pour rappeler le rôle crucial et difficile que jouent les commissaires au paddock. Selon elle, la nuance est “ténue entre méthode d’entraînement (exigeante, ndlr) et maltraitance”. Ronan Murphy a indiqué que les commissaires constituaient l’une des priorités de la FEI, et Kyra Kyrklund a reconnu la complexité de leur rôle: “Aujourd’hui, vu les attaques extérieures, ils ne savent plus si l’on peut monter un cheval légèrement derrière la verticale à l’échauffement ou si c’est un abus.” Quant à Monica Theodorescu, elle a estimé que “tout se passe pour le mieux avec eux lors des concours de très haut niveau. Les stewards savent très bien ce qui est acceptable ou non. En revanche, lors de compétitions de moindre importance, les standards devraient être harmonisés partout.” Pour ce faire, Ronan Murphy et Raphaël Saleh proposent d’identifier clairement ce qui est acceptable, et d’établir des lignes directrices précises.



Chef de piste des Européens de concours complet du Pin-au-Haras en 2023 et aux JO de Paris 2024, Pierre Le Goupil, qui interviendra demain à Lausanne, a demandé aux membres du groupe de travail sur le dressage s’ils avaient établi un contact avec les organisations militant pour le bien-être des animaux en général, et celui des équidés en particulier. “Nous sommes ravis de communiquer avec eux”, a déclaré Ronan Murphy, avant de laisser la parole au directeur du service vétérinaire de la FEI, Göran Åkerström. “Nous avons invité un groupe de scientifiques très critiques la semaine prochaine”, a expliqué le Suédois. “Toutefois, nous faisons une différence entre les personnes qui sont tout bonnement opposées aux sports équestres, et celles qui émettent des critiques à leur sujet.” “Comme je suis incapable de me taire (rires), j’ai essayé de communiquer avec des groupes sur les réseaux sociaux”, s’est exprimée Kyra Kyrklund, effectivement très active en ligne. “Certains de ces groupes ressemblent à des sectes religieuses”, a-t-elle ajouté. “Je ne pense pas que l’on puisse faire changer d’avis leurs chefs, mais nous pouvons au moins montrer à certains de leurs adeptes que d’autres opinions existent.”



Des propositions concrètes devront émerger

Avant de décider ou non de proposer une élévation de l’âge minimal des chevaux évoluant au niveau Grand Prix, le groupe de travail a fait compiler des statistiques sur l’âge moyen des équidés participant aux grands championnats – qui pourraient également servir la communication autour du dressage – depuis 2012. “L’idée circule parfois que nos chevaux arrivent à haut niveau de plus en plus jeunes”, a observé Ronan Murphy à raison. Or, les chiffres montrent que l’âge moyen des équidés sélectionnés en championnats se stabilise toujours autour de treize ans. “À lire certaines critiques, on a l’impression que tous nos chevaux déroulent le Grand Prix à huit ans”, a encore ajouté le directeur du dressage. Là encore, selon la FEI, durant les dix dernières saisons, le nombre d’équidés de huit ans évoluant à ce niveau n’a jamais excédé treize. La plupart du temps, il est même inférieur à dix. À ce sujet, le groupe a donc pu avancer des données.



En revanche, la question de Tom Gordin, organisateur du CSI 5*-W d’Helsinki, concernant “un programme proactif de communication envers le public”, n’a pas vraiment trouvé de réponse concrète. Idem pour celles concernant les méthodes d’entraînement, sur lesquelles travaille aussi un autre groupe de travail. En toute fin de session, Rolly Owers, le directeur de la fondation World Horse Welfare, a logiquement demandé si les incidents ayant émaillé la saison 2024 – et qui ont notamment mené aux suspension des cavaliers olympiques Cesar Parra, Charlotte Dujardin et Carina Cassøe Krüth – tenaient du problème systématique. “Ce que l’on a vu correspond-il à ce qu’il est nécessaire de faire pour accéder au plus haut niveau?”, a-t-il lancé, ce à quoi Ronan Murphy et Kyra Kyrklund ont assurément répondu par la négative. Si leur groupe de travail a semblé avoir déjà mené bien des réflexions en quelques semaines, des propositions plus concrètes seront attendues par la communauté du dressage. Par ailleurs, ses membres n’ont pas toujours semblé parfaitement conscients que nombre de critiques n’émanent pas d’un grand public dont on peine à dessiner les contours, mais bien de cavaliers, parfois même actifs dans la discipline. Une chose est sûre: les acteurs du dressage, qui ont tout de même eu le bonheur de voir leur sport générer de très belles audiences pendant les Jeux olympiques de Paris, doivent et devront se saisir des opportunités créées par la crise qu’ils traversent pour assurer le futur de leur pratique sportive.