Le groupe de travail de la FEI s’est retroussé les manches, mais on est encore loin de la sortie de crise (1/2)

Le petit monde du dressage est parfois brocardé pour son conservatisme et son inertie, mais force est de constater que le groupe de travail spécifique créé par la Fédération équestre internationale en fin d’année passée s’est vite mis à l’œuvre. Preuve en a été donnée ce matin à Lausanne, où le Forum des sports a donné lieu à une première présentation et à des échanges nourris avec les délégués des fédérations nationales et représentants des parties prenantes du sport. En quelques semaines seulement, les sept membres de ce groupe ont compilé de nombreuses suggestions, concernant notamment le jugement et le bien-être du cheval de dressage. Naturellement, on est encore loin de solutions concrètes permettant de sortir d’une crise dont plus personne ne nie désormais l’existence.



Lancé à 9h30 avec une session consacrée aux qualifications pour les Jeux olympiques et paralympiques de Los Angeles, dont le compte-rendu est disponible ici, le Forum des sports de la Fédération équestre internationale (FEI) a ensuite consacré une heure et demie à la première présentation publique du groupe de travail chargé de construire une stratégie pour le futur du dressage, discipline incontestablement en crise depuis de nombreux mois. Dans sa très rapide introduction, la secrétaire générale de la FEI, Sabrina Ibáñez, a rappelé la “responsabilité collective” concernant le bien-être des chevaux. Elle a toutefois tenu à préciser que l’acceptabilité sociale des sports équestres ne reposait pas que sur celle du dressage, bien que celui-ci fasse l’objet de beaucoup de critiques.

Pour preuve, plusieurs pétitions présentées plus tard et adressées au Comité international olympique (CIO) en amont des Jeux de Paris 2024 ont dépassé les 40.000 signatures, et elles ne ciblaient pas spécifiquement le dressage. Cela dit, l’une d’entre elles, lancée par PETA, a atteint les 89.000 soutiens, dont 30.000 se sont ajoutés la dernière semaine avant l’événement quadriennal. La disgrâce de Charlotte Dujardin, qui a renoncé aux Jeux et été suspendue un an en raison de la parution, quelques jours avant la cérémonie d’ouverture, d’une vidéo la montrant asséner des coups de chambrière à un cheval à l’entraînement, n’a sans doute pas été étrangère à cette mobilisation… Sabrina Ibáñez a ensuite donné la parole à Ronan Murphy, directeur du service de dressage de la FEI, et à six membres – Gareth Hughes n’ayant pu venir – du groupe de travail, qui s’est réuni pour la première fois fin janvier. Celui-ci se propose d’élaborer une stratégie intitulée “Dressage Excellence” et, à travers elle, “un plan pour envisager 2027 et les années suivantes”



Le jugement, une préoccupation majeure

“Nous savons tous que le dressage a été scruté de manière très intense, et qu’il existe actuellement un sentiment général selon lequel la discipline n’est plus digne de confiance”, a admis Ronan Murphy. Selon la FEI, les critiques se concentrent notamment sur les méthodes d’entraînement, le jugement et des incidents spécifiques, ciblant parfois des individus en particulier. L’organisation a identifié un besoin de transparence et une volonté de la part du public de voir des actions plus décisives être mises en place. Collaborant avec le comité technique de dressage et le groupe de travail sur l’entraînement éthique, celui consacré au futur du dressage entend s’appuyer sur des projets pertinents de recherche et développement. Il opère dans le cadre du plan d’action stratégique pour l’éthique et le bien-être équin, avec en ligne de mire la révision complète du règlement de dressage, prévue pour 2026. “Les acteurs du dressage ont parfois fait preuve de lenteur à s’adapter au changement et à de nouvelles manières de pensées”, a ajouté le salarié de la FEI. Pour autant, en quelques semaines d’existence seulement, le working group a réussi à compiler de nombreuses suggestions. Une bonne partie d’entre elles concernent le jugement, principal objet des préoccupations partagées avec la FEI en amont de la réunion des parties prenantes tenue à Lausanne le 1er octobre dernier.

Les membres du groupe de travail de la FEI étaient très attendus au Forum des sports

Les membres du groupe de travail de la FEI étaient très attendus au Forum des sports

© Germain Arias-Schreiber / FEI



Parmi les idées évoquées: “Clarifier la manière dont les problèmes de contact et liés à la bouche doivent impacter les notes”, “rendre publiques les remarques des juges”, “observer les couples avant leur entrée en piste effective”, “revoir la construction des reprises pour introduire des mouvements démontrant l’harmonie, la liberté de mouvement et l’acceptation de la bride”, ou encore “ajouter une note de disponibilité pour récompenser la bonne équitation, ou revoir et possiblement renommer la note d’impression générale existante, voire revenir à plusieurs notes d’ensemble en fin de reprise”. Supprimées à la suite du rapport du groupe de travail sur le jugement rendu en 2018, parce qu’elles ajoutaient encore à la charge cognitive déjà très élevée des juges, celles-ci ont été rediscutées ce matin à Lausanne. Juge olympique, ancienne présidente du comité de dressage de la FEI et grande figure de la discipline, Mariette Withages s’est positionnée en faveur de leur retour. “À travers ces notes, on peut vraiment évaluer la maîtrise des bases et l’harmonie”, a-t-elle déclaré. Monica Theodorescu et Raphaël Saleh, deux membres du groupe de travail, n’ont pas dit autre chose. “Lorsque ces notes ont été supprimées, les juges s’étaient prononcés pour leur conservation”, a rappelé le juge français de niveau 4. “Depuis que nous ne les avons plus, lorsque je lis les protocoles des cavaliers allemands (qu’elle entraîne sous l’égide de la fédération nationale, ndlr), j’ai parfois l’impression que certains problèmes liés au respect de l’échelle de progression sont relevés par les juges dans les commentaires, mais pas forcément dans les notes”, a ajouté la multimédaillée allemande.



“Attendre plus d’harmonie va dans le sens de l’histoire”, Raphaël Saleh

Pour Monica Theodorescu, cet aspect est d’autant plus important qu’elle considère que l’un des problèmes actuels du dressage est de s’être éloigné des principes de l’échelle de progression. “Il y a des années, la discipline était traditionnelle, puis nous l’avons rendue plus spectaculaire. Cela a permis d’attirer plus de public, mais nous sommes peut-être allés un peu trop loin”, a-t-elle analysé. La responsabilité des juges dans ce processus a été plusieurs fois évoquée, Kyra Kyrklund, autre membre du groupe de travail, considérant que “cavaliers et entraîneurs sont dépendants” des officiels évaluant les reprises. “Je crois que nous sommes prêts à aller dans une autre direction, mais seulement si nous savons à quoi nous adapter”, a ajouté la cavalière et coach finlandaise, appelant ainsi à une clarification des attendus.

Président du jury des JO de Paris, Raphaël Saleh a acquiescé, tout en soulignant les évolutions positives de la discipline. “Il y a quelques années, nous ne disposions pas d’autant de chevaux capables de bien présenter un Grand Prix”, a-t-il déclaré. “Au fil des ans, nous avons peut-être demandé plus d’expression aux chevaux, mais attendre désormais plus d’harmonie va dans le sens de l’histoire.” En outre, le Mosellan s’est dit favorable à l’implémentation de l’intelligence artificielle pour faciliter la tâche des officiels. George Williams, ancien président de la Fédération étasunienne de dressage et président du groupe de travail de la FEI, a ainsi résumé les discussions sur le jugement dans son propos liminaire: “Face à une reprise, il faut trouver le meilleur équilibre possible entre l’évaluation du cavalier, de l’entraînement et de la qualité du cheval. Parfois, nous n’allons pas dans la même direction et tous les juges n’officient pas avec le même équilibre.” Enfin, la Danoise Lise Berg, Professeure associée en sciences biomédicales vétérinaires appliquées à l’université de Copenhague et aussi membre du groupe de travail, n’a pas manqué de souligner que “ce que les juges récompensent, c’est le travail effectué à la maison, dont le but est de rendre les chevaux plus forts, sains et heureux.”



Bien sûr, les projets de recherche sont très importants, mais la scientifique a également mis en évidence que “même si l’on ne peut prouver quelque chose pour l’instant, on peut continuer à avancer en s’appuyant sur les nombreuses connaissances déjà disponibles.” Un peu plus tard, lorsque Jason Brautigam, de British Dressage, a demandé comment il était possible de communiquer envers le public sur l’hyperflexion ou l’hypoxie – phénomène très vraisemblablement à l’origine des langues bleues – alors qu’il n’y a “ni consensus au sein de la communauté, ni preuve scientifique des problèmes causés”, la Scandinave a insisté sur le fait qu’il n’est pas possible “d’agir uniquement en suivant ses intuitions”. “Nous avons beaucoup de travail devant nous, car à l’heure actuelle, nous ne savons vraiment pas ce qui se passe chez ces chevaux”, a-t-elle ajouté, faisant vraisemblablement référence au problème des langues bleues. “Pour autant, nous ne devons surtout pas nous dérober devant les discussions à ce sujet. Nous devons être honnêtes et admettre que nous voyons des images qui ne sont pas idéales, parfois sur des photos présentant une réalité de quelques millisecondes, mais parfois aussi sur des vidéos plus longues.”

La seconde partie de cet article est disponible ici